Ali Farka Touré
"Je connais l'esprit qui m'a donné le don et je me souviens de cette nuit à Niafunké (la ville natale de Touré). C'est une nuit que je n'oublierai jamais. J'avais environ treize ans. Cette nuit, je causais avec des amis. Je tenais dans mes mains le jurukelen (une guitare à une corde). Je me promenais tout en jouant des morceaux de musique ordinaire juste pour la forme. Il était environ 2 heures du matin. Je suis arrivé à un lieu où j'ai vu trois jeunes filles arrêtées comme en escaliers, l'une plus grande que l'autre. J'ai soulevé mon pied droit. Mon pied gauche ne pouvait pas bouger. Je me suis arrêté dans cette position jusqu'à 4 heures du matin. Le jour suivant, je suis allé aux bords des champs. Je n'avais pas mon instrument avec moi. J'ai vu un serpent qui portait une marque étrange sur sa tête. Un serpent. Je me rappelle encore sa couleur. Il était noir et blanc . Pas de jaune ni d'autres couleurs, juste du noir et du blanc. Le serpent s'est enroulé autour de ma tête. Je m'en suis débarrassé. Il tomba à terre et entra dans un trou. Je me suis sauvé. C'est à ce moment que j'ai subit des attaques."
"Je suis entré dans un monde nouveau. Il est différent de celui de votre état normal, vous n'êtes plus la même personne. Vous ne sentez plus rien, que ça soit le feu, l'eau où qu'on vous batte. J'ai été ensuite envoyé au village de Hombori pour recevoir des soins pendant une année. Quand j'ai retrouvé ma santé, je suis rentré chez moi en famille. Les esprits m'ont bien accueilli, alors j'ai recommencé à joue de la musique. Je possède tous les esprits. Je suis né parmi eux et j'ai grandi parmi eux."
Le Niger est la plus grande artère fluviale qui traverse le désert du Mali, une pièce d'argent miroitante où la vie semble aller normalement sans changement comme il en a été depuis des siècles. Quand on voyage par bateau pour aller à Niafunké, la ville adoptive de Ali, située au nord du pays, on a l'impression que le temps s'arrête. Les longues et étroites pirogues voguent bas sur l'eau, chargées de filets de pêche, de marchandises et de passagers ; les bateliers frayent leur passage dans les bas-fonds entre les îlots d'arbustes et d'herbes jaunes. De chaque côté, sur un horizon sans fin de sable et de rochers brûlants, de steppe et de terrain broussailleux, s'étend le Sahel. Les cieux bleus et voilés, la terre jaune et rouge, les villages en banco de couleur grise, les rochers noirs parsemés de champs verts, brillants, laborieusement arrosés par les paysans du village. Ali est l'un de ces paysans et c'est cela qui constitue sa couleur musicale.
Ali est né en 1939 dans le village de Kanau près de Gourma Rharous situé au bord du fleuve Niger dans la partie nord-est du Mali. Il était le dixième garçon de sa mère mais fut le seul à survivre à l'enfance. "J'ai perdu neuf frères du même père et de la même mère. Le nom que je porte est Ali Ibrahim. Mais il est une tradition en Afrique de donner un surnom étrange à votre unique enfant si vous avez perdu tous les autres". Le nom traditionnel qu'on a donné à Ali est "Farka" signifiant "Âne", un animal admiré à cause de sa force et de sa ténacité. "Mais laissez moi vous dire clairement une chose" dit-il "je suis l'âne sur lequel personne ne peut monter".
Dès l'enfance, Ali perdit son père qui servait dans l'armée française. Alors sa famille se déplaça vers le sud en suivant le fleuve pour venir s'installer à Niafunké leur résidence actuelle. Avec une population de plus de 20.000 habitants, Niafunké est l'un des gros villages dispersés dans cette région aride semi désertique. Le calme et la sérénité qui caractérisent cette ville sont dus en partie au manque d'électricité et de lignes téléphoniques. En plus il y a toujours la brise fraîche provenant du fleuve. Les habitants vivent de l'agriculture, l'élevage et la pêche et une grande partie du travail consiste à irriguer la terre. Touré aime la vie de ce milieu et y mène une vie paisible avec sa femme et ses 11 enfants.
Niafunké vit au rythme de l'activité commercial de son quai qui s'anime habituellement à chaque fois que le bateau fait escale, devenant ainsi un lieu frénétique dû aux cris des marchands, des colporteurs et des voyageurs. Après le départ du bateau, la vie monotone d'une petite ville sahélienne reprend. La musique est le plus souvent jouée lors des mariages, des cérémonies de baptême et de circoncision d'enfants qui déroulent en plein air dans une cour et dans les rues pleines de sable, avec des musiciens jouant une variété de musique de genre élégant tel que le takamba et le hekkam touareg. Les gens écoutent également la musique de la radio et des magnétophones et ici ils ont une préférence pour la musique locale. Tout se passe bien que la vie à Niafunké soit dominée le plus souvent par les durs travaux champêtres.
Ali fait partie de l'ethnie sonrhaï qui constitue la majorité de la population de Niafunké. Les autres langues parlées dans la région sont le peul (la langue des bergers peuhl nomades), le bozo, le bamanan, le dogon, le zarma et le tamascheq (la langue des touaregs). Touré sait chanter dans toutes ces langues mais la majorité de ses chansons est du répertoire sonrhaï et peul.
En 1956 lors d'un de ses voyages, Ali assista à une prestation du ballet national de Guinée dirigé par le grand guitariste Fodéba Keita. "C'est en voyant ce dernier jouer la guitare que j'ai juré de devenir guitariste. Je ne sais pas quelle guitare il jouait, mais je l'ai beaucoup appréciée. J'ai senti que je pouvais faire comme lui et que je pouvais le prouver". Ali a commencé à emprunter des guitares pour s'exercer. Il trouva qu'il était facile de jouer les notes de sa guitare traditionnelle sur l'instrument occidental. Presque en même temps il apprit à jouer les instruments à percussion, les tambours et l'accordéon (il a même un peu interprété la musique de Charles Aznavour).
Après l'indépendance du Mali en 1960, Le nouveau gouvernement, sous la présidence de Modibo Keita, lança à travers le pays une politique de promotion des arts. Ainsi des troupes culturelles furent créées dans chacune des 6 régions administratives du Mali. A partir de 1962 Ali travailla avec la troupe du district de Niafunké. Il était à la tête d'une troupe de 117 personnes, s'occupant des séances de répétition et de la composition des chansons. En même temps il était le guitariste de la troupe. Il fut très fier de cette troupe qui fit des succès lors des compétitions biennales qui se sont déroulées à Mopti pendant les années 1960. Ali a aussi remporté de Nombreux prix dans les compétitions athlétiques. "J'ai donné le meilleur de moi-même afin que mon village adoptif soit primé. J'aime beaucoup mon village".
En 1968 (l'année de renversement de Modibo Keita par Moussa Traoré), Ali effectua son premier voyage hors de l'Afrique lorsqu'il fut sélectionné (ensemble avec des guitaristes Kèlètigui Diabaté et Djelimadi Tounkara) pour représenter le Mali au festival international des Arts qui s'est déroulé à Sofia en Bulgarie. Le groupe a joué des morceaux de musique traditionnelle. Ali jouait différents instruments tels que la guitare, la flûte, le jurukelen et le njarka. Ce fut d'ailleurs à Sofia, le 21 avril 1968 qu'il acheta sa première guitare.
En 1987, Ali effectua un autre voyage hors de l'Afrique (après celui de Sofia en 1968). Cette fois-ci il alla seul pour donner son premier concert. C'est dans un état détendu et de grande confiance en sa musique qu'il réussit à donner de façon impérieuse une série de concerts, rassemblant beaucoup gens. Dans la même année son premier enregistrement avec World Circuit, la petite étiquette indépendante britannique, fut un succès immédiat. Dès lors il a entrepris de nombreuses tournées en Europe, aux Etats Unis, au Canada et au Japon et a enregistré cinq albums pour World Circuit. Ses derniers enregistrements ont été faits avec plus de moyens techniques. Ali a collaboré avec des artistes internationaux tels que Ry Cooder et Taj Mahal. Mais ces premières cassettes enregistrées dit-il "lorsque j'étais totalement fou de la guitare" ont leur valeur à part.